Les INDIENNES

Extrait du livre de Michel Biehn : en jupon piqué et robe d’indienne

 

TABLEAU DE JOSHEPH VERNET 1754 et INDIENNES

« Vue de l’intérieur du port de Marseille »

– Musée de la Marine à Paris

 

Les aristocrates provençales, les nobles épouses des membres du Parlement d’Aix, faisaient de temps à autre le voyage de Versailles. Elles en revenaient avec les dernières modes, les derniers rubans. « A Marseille, à Aix, à Arles même, la société tendait de plus en plus à ressembler pour la toilette à la société de Paris. »

 

Sur le tableau de Vernet, au premier plan en bas à gauche, se tient un marché aux légumes. Les maraîchères y vendent des courges, melons et des figues. L’une porte un caraco rayé bleu et blanc, une autre un court manteau d’indienne fleurie.

Tout ce qui fait et fera le costume populaire pendant encore une centaine d’années : siamoises* et indiennes, coiffes, fichus et tabliers

 

SIAMOISES*

Petites étoffes  à chaine de soie et trame de coton teint puis par la suite la chaîne de soie fut remplacée par la chaîne de fil pour plus de solidité

Les siamoises étaient rayées ou flammées ou d’autres à bouquets- en 1694 la région de Rouen se lança dans la fabrication de siamoises de coton et ces rouenneries bon marché firent partie du costume paysan dans la France entière jusqu’au XIXe siècle. Imitant ce succès, dès le XVIIIe siècle, on fabriqua à Marseille des Rouenneries de Marseille

En 1684 les Ambassadeurs du Roi du Siam –actuelle Thaïlande -  se rendant à la Cour de France, passèrent à Marseille, la mode s’empara de leurs vêtements rayés

 

oooOOOOOOOOOOoooooo

 

Les Européens s’approprièrent les techniques de l’Inde et finirent par maîtriser parfaitement l’impression sur tissus.

Marseille fit là figure de précurseur et c’est le plus ancien centre d’impression sur tissus de notre pays.

Tous les efforts des indienneurs de métier, pendant de longues années furent d’arracher d’abord aux teinturiers locaux puis aux indienneurs du Levant et arméniens qui arrivaient à Marseille, les secrets de la permanence des couleurs car leurs premiers essais appelés –petit tient- étaient de médiocre qualité

Devant l’urgence qu’il y avait à régler ces problèmes techniques pour pouvoir produire des indiennes de bon usage, on s’est peu préoccupé à cette époque d’innover en matière de décors. On  s’est donc inspiré du répertoire décoratif des chafarcanis et autres indiennes du Levant, c’est-à-dire d’un système de semis de petits motifs : fleurs ou feuilles, combiné aux rayures ce qui permettait de produire des indiennes à trois couleurs au plus, assez bon marché et donc de satisfaire la demande populaire locale.

 

En 1670 la robe de chambre d’indienne que Molière fait porter à M. Jourdain atteste du goût que les grands ont pris pour les cotonnades fleuries que Portugais et Hollandais ont rapportées des Indes par les nouvelles routes maritimes.

Et le petit peuple de Provence s’habille des indiennes du Levant et de leurs copies locales. A tel point que les industries traditionnelles de la laine et de la soie se trouvent en péril et protestent.

Alors, sous Colbert qui avait favorisé la création des Compagnies des Indes, une politique protectionniste vit le jour. En effet, Louvois tente d’arrêter l’importation et la fabrication d’indiennes en 1686 – et ce fut le début de la prohibition – l’enjeu de cette prohibition fut ensuite de recouvrir la liberté de se vêtir de cotonnades de couleurs

LE 10 Février 1691, l’entrée et le débit en France des toiles de coton et mousselines des Indes sont prohibés. Cette fois-ci  Marseille n’est pas épargnée, puis le 10 juillet 1703 un arrêt parait qui rétablit la franchise du port et permet « le port et l’usage à Marseille des toiles peintes » C’est un extraordinaire privilège puisque la prohibition est sans cesse renouvelée dans le reste du royaume.

En 1721, suite à la grande épidémie de peste à Marseille, parait une franchise totale pour les indiennes et soieries orientales. Prohibition dans le royaume, libre entrée à Marseille, ce régime continuera jusqu’en 1759. Cette curieuse situation va provoquer une intense contrebande.

Une conséquence inattendue de la rigueur de la prohibition est que la plupart des vêtements de toile peintes des Indes de cette époque, sont des robes de chambre d’hommes et de femmes.

Depuis la fin du XVIIe siècle et les Ambassades Orienta<les à la Cour de Louis XIV, on avait adopté des vêtements orientaux comme vêtements d’intérieur ; cette mode se poursuivit jusqu’à la fin de la prohibition. On ne bravait pas toujours impunément les édits royaux et les archives font état de nombreuses robes arrachées et saisies en pleine rue. Ces toiles peintes étaient très chères et il était donc parfaitement raisonnable et sans danger, de les réserver à un usage privé.

 

A part quelques grands qui osent braver les lois, personne n’est à l’abri. Ainsi le 10 avril 1736, un nouveau règlement prescrit de verbaliser contre toute personne indistinctement que l’on trouverait vêtue d’étoffes de contrebande.

 

Comme en témoigne cette lettre de protestation adressée le 2 octobre 1736 par Monsieur de Marnezia commandant à Toulon et par le Maire et les Consuls de la Ville au Contrôleur Général Orry : « l’extrême pauvreté qui règne dans cette ville et le bas prix des indiennes et toiles peintes qu’on peut laver comme le linge, ont engagé presque toutes femmes et filles d’en faire usage et rien n’est olus certain que les trois quarts de nos habitants n’ont rien que des indiennes pour se couvrir… ils sont réduits à la dure nécessité de rester enfermés dans leurs maisons pour ne pas s’exposer à être querellés en contravention : les rues sont presque désertes, ce qui cause un grand dérangement dans la ville et rappelle les idées du temps affreux de la contagion «  – la peste de 1720

 

Il faut ouvrir une parenthèse et revenir à la< fin du XVIIe siècle, au temps des Dragonnades et des persécutions dont les Protestants firent l’objet. En 1680 ils furent exclus de la plupart des professions libérales, et cela eut pour conséquence qu’un bon nombre d’entre eux choisirent la nouvelle profession d’indienneur qui n’était pas encore règlementée. En 1685, la révocation de l’Edit de Nantes provoqua l’exode massif de ces nouveaux indienneurs vers les pays voisins, et notamment vers la Suisse, avec leur argent et leur industrie.

Pendant près de 70 ans, alors qu’en France la prohibition freina voire empêcha l’évolution de cette industrie, à l’abri des montagnes Suisse, les techniques de l’indiennage allaient faire des progrès considérables.

 

Ainsi, lorsque les mesures prohibitives commencèrent à se relâcher en France, les Suisses purent essaimer des indienneurs de qualité.